Depuis la fin de la Guerre froide, les relations internationales ont connu une transformation profonde. L’effondrement du bloc soviétique avait laissé entrevoir la possibilité d’un ordre mondial stable, dominé par une puissance hégémonique unique et régulé par des institutions multilatérales renforcées. Pourtant, trois décennies plus tard, cette vision apparaît largement dépassée. Le système international se caractérise désormais par une fragmentation croissante, une compétition stratégique exacerbée et une multiplication d’acteurs capables d’influencer les dynamiques globales.
Cette étude vise à analyser les logiques profondes de cette recomposition. Elle s’inscrit dans une perspective académique mobilisant les théories des relations internationales, les approches géopolitiques classiques et les analyses contemporaines de la mondialisation. L’objectif est de comprendre comment la montée de nouvelles puissances, la transition énergétique, la révolution technologique et les crises transnationales contribuent à redéfinir les rapports de force mondiaux.
PROBLÉMATIQUE
Comment la fragmentation du système international et l’émergence d’un ordre polycentrique redéfinissent‑elles les formes contemporaines de la puissance et les dynamiques géopolitiques globales ?
Cette problématique soulève plusieurs questions secondaires :
- Quels sont les moteurs structurels de la recomposition du système international ?
- Comment les États redéfinissent-ils leurs stratégies de puissance dans un environnement multipolaire instable ?
- Quel rôle jouent les technologies, l’énergie et les ressources critiques dans la redistribution des rapports de force ?
- Les institutions internationales sont‑elles encore capables de réguler un système fragmenté ?
- Vers quel type d’ordre mondial se dirige-t-on : compétition durable, bipolarité sino‑américaine, multipolarité fluide, ou chaos géopolitique ?
REVUE DE LITTÉRATURE
La littérature académique sur la recomposition du système international est abondante et plurielle. Elle peut être structurée autour de quatre grands courants.
1. Les approches réalistes : le retour de la puissance
Les réalistes (Mearsheimer, Walt, Kissinger) considèrent que la montée de nouvelles puissances — notamment la Chine — entraîne mécaniquement une compétition stratégique.
- Mearsheimer (2014) annonce l’inévitabilité d’une rivalité sino‑américaine.
- Walt (2018) souligne la résurgence des logiques de blocs.
- Kissinger (2016) insiste sur la nécessité d’un nouvel équilibre des puissances.
Ces travaux mettent l’accent sur la permanence des rapports de force et la centralité de l’État.
2. Les approches libérales : crise du multilatéralisme
Les libéraux (Keohane, Nye, Ikenberry) analysent la fragmentation comme une crise de la gouvernance mondiale.
- Keohane (2005) insiste sur l’interdépendance complexe.
- Nye (2011) développe la notion de « smart power ».
- Ikenberry (2018) évoque l’érosion de l’ordre libéral international.
Ces auteurs soulignent que la coopération reste possible, mais fragilisée.
3. Les approches constructivistes : normes, identités et récits
Les constructivistes (Wendt, Acharya, Katzenstein) mettent en avant le rôle des représentations et des normes.
- Wendt (1999) rappelle que « l’anarchie est ce que les États en font ».
- Acharya (2014) propose l’idée d’un « ordre mondial multiplex ».
- Katzenstein (2005) insiste sur les identités régionales.
Ces travaux éclairent la diversité des trajectoires politiques et culturelles.
4. Les approches géoéconomiques et technologiques
Des auteurs comme Farrell & Newman (2019), Allison (2017) ou Kaplan (2012) analysent la puissance sous l’angle :
- des chaînes de valeur,
- des infrastructures,
- de la technologie,
- de la géographie.
Ils montrent que la puissance contemporaine est multidimensionnelle.
MÉTHODOLOGIE
Cette étude adopte une méthodologie qualitative fondée sur :
- l’analyse documentaire (articles scientifiques, rapports de think tanks, ouvrages spécialisés),
- l’étude comparative des stratégies nationales,
- l’analyse géopolitique des ressources, des technologies et des infrastructures,
- une approche systémique permettant de comprendre les interactions entre acteurs.
L’objectif n’est pas de prédire l’avenir, mais d’identifier les tendances structurelles qui façonnent le système international.
ANALYSE
I. Le retour de la puissance étatique : souveraineté, sécurité et stratégies nationales
1. La souveraineté comme réponse aux vulnérabilités globales
Les crises récentes (pandémie, ruptures logistiques, tensions énergétiques) ont révélé la dépendance des États aux chaînes de valeur mondiales. Conséquences :
- relocalisation partielle,
- politiques industrielles,
- contrôle accru des frontières,
- stratégies de résilience nationale.
2. La sécurité élargie : énergie, technologie, information
La sécurité nationale englobe désormais :
- les infrastructures numériques,
- les ressources critiques,
- les données,
- les systèmes de santé,
- les réseaux énergétiques.
L’État redevient le garant central de la stabilité.
II. Une multipolarité instable : polycentrisme et rivalités
1. La fin de l’unipolarité américaine
Les États-Unis restent une puissance dominante, mais contestée. La Chine, l’Inde, la Turquie, le Brésil, l’Arabie saoudite ou encore l’Union européenne jouent désormais des rôles structurants.
2. Des alliances flexibles et opportunistes
Contrairement à la Guerre froide :
- les alliances ne sont plus idéologiques,
- les États multiplient les partenariats,
- les coalitions sont variables selon les enjeux.
III. L’énergie et les ressources : fondements matériels de la puissance
1. La transition énergétique comme facteur géopolitique
La transition vers les énergies renouvelables redistribue les cartes :
- nouveaux gagnants (pays maîtrisant les technologies vertes),
- nouveaux dépendants (métaux critiques),
- repositionnement des producteurs d’hydrocarbures.
2. Les ressources comme instruments de pression
L’énergie devient un outil diplomatique :
- sanctions,
- pipelines,
- routes maritimes,
- infrastructures stratégiques.
IV. La technologie : un nouveau champ de bataille géopolitique
1. La compétition technologique sino‑américaine
La rivalité porte sur :
- les semi‑conducteurs,
- l’intelligence artificielle,
- les réseaux 5G,
- le spatial.
2. Le cyberespace : guerre hybride et influence
Les cyberattaques et la désinformation deviennent des instruments de puissance.
V. Les défis transnationaux : limites de la gouvernance mondiale
1. Des crises globales qui dépassent les États
Climat, pandémies, migrations, sécurité alimentaire : ces défis nécessitent une coopération qui peine à émerger.
2. Une gouvernance mondiale en crise
Les institutions internationales sont affaiblies :
- paralysie du Conseil de sécurité,
- crise de l’OMC,
- lenteur des accords climatiques.
CONCLUSION
Le système international entre dans une phase de transition profonde. La fragmentation actuelle ne signifie pas nécessairement un chaos durable, mais elle annonce un ordre mondial polycentrique, instable et en recomposition permanente. La puissance contemporaine est multidimensionnelle : militaire, économique, technologique, énergétique, normative. Les acteurs capables d’articuler ces différentes dimensions seront les mieux placés pour façonner l’ordre mondial de demain.
